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Dans le noir, j’écoute

En février 2016, la médiathèque intercommunale d’Yvetot (76) a convié ses jeunes lecteurs et les écoliers de la région à une animation pas comme les autres. Une dédicace ? Une lecture ? Non… Écouter une histoire sonore dans la pénombre pour en profiter autrement. Cette expérience inédite a enchanté les enfants. Fermez les yeux…

Proposé par les éditions Benjamins Media, l’atelier « J’écoute dans le noir » est destiné aux enfants de 2 à 9 ans. Selon une bibliothécaire de la médiathèque, « en développant une autre approche de la littérature jeunesse, ces animations mobilisent de nouveaux publics ». À cette occasion, Rudy Martel pose en effet sa casquette d’éditeur pour enfiler celle de magicien des mots et des sons. Pendant une heure environ, il partage avec une classe – d’un ou plusieurs niveau(x) – un livre-CD de sa production. Une histoire qu’il connaît par cœur mais qu’il ne cesse de redécouvrir grâce aux nouvelles lectures qu’en font les enfants. Le déroulé de la séance est à la fois précis, rodé et improvisé : dans un premier temps évacuer la vue, préparer au noir, faire le noir, puis écouter, pour ensuite restituer.

La mise en oreilles
En deux minutes à peine, rien qu’en observant les élèves qui entrent dans la médiathèque, retirent leurs manteaux et chaussures, chahutent ou disent bonjour, Rudy sait quel héros ou quelle aventure toucheront cette classe qu’il n’a pas encore rencontrée. Dans le couloir, l’évocation sommaire et mystérieuse de ce qui les attend derrière la porte retient déjà leur curiosité. Pour mobiliser pleinement leur écoute, il faut se libérer d’un autre sens très sollicité habituellement : la vue. Mais on ne ferme pas les yeux, non, pas tout de suite. « Soufflez dans les oreilles de votre voisin pour bien les nettoyer ! » Puis pour une mise en oreilles, les enfants écoutent une boîte de grelots, des appeaux, un crapaud. Ou, au contraire, ils apprennent à applaudir en langue des signes, à faire le silence complet, ou presque. Petit à petit, ils écoutent différemment.

Préparer au noir et faire le noir
Avant d’éteindre la dernière petite lumière verte, comme pour rassurer et ancrer chacun dans le présent, Rudy décrit la pièce et les tapis colorés sur lesquels ils sont assis, un peu en vrac. Il compare la situation à celle du soir, lorsque l’enfant est seul dans sa chambre et ne dort pas encore. « Dans son lit, on s’en… ? demande Rudy. – … dort ! crient les petits auditeurs. – Non, on s’ennuie ! précise-t-il. Alors on écoute le vent, la pluie, la télévision, les parents qui discutent, se disputent… Eh bien là, nous allons faire pareil : écouter dans le noir. » Selon l’âge de son public, il distribue des masques à ceux qui le souhaitent, avec l’interdiction formelle de dire ensuite « Je ne vois plus rien ». L’expérience commence, dans la pénombre. La plupart jouent le jeu.

Les yeux clos
Le livre-CD choisi entre en scène. La voix de la conteuse ou du conteur capte alors très facilement l’attention du jeune public. Les yeux fermés, il est beaucoup plus facile de solliciter ses représentations mentales, de « voir dans sa tête ». Immobile, parfois encore un peu agité, l’auditoire se concentre, entre en lui-même et découvre sa propre faculté à créer des images, à imaginer ce qu’on lui raconte. L’écran est intérieur. La mise en formes et en couleurs des mots et des sons entendus s’opère aisément grâce au noir combiné à une bande sonore adaptée et très soignée. Le silence, la musique, les bruitages, les voix des personnages remplissent la pénombre d’un paysage débordant et intense. Pour l’enfant, le noir n’est plus le contexte, il s’apparente à la feuille de dessin, au tableau qu’il faut peindre. L’histoire occupe toute la pièce.
Selon l’intrigue ou l’âge, une classe est immobile du début à la fin, une autre rit aux éclats, applaudit ou même danse. Personne ne reste de marbre, surtout chez les petits où l’effet de groupe est amplifié.

La restitution
Le CD terminé, on rallume la lumière. Très rapidement, Rudy questionne son public : « Qu’avez-vous entendu ? » C’est alors qu’avec un immense plaisir, les élèves prennent la parole et décrivent à leur tour ces images. Si la chronologie de l’histoire est souvent malmenée, la retranscription s’opère néanmoins avec une précision déconcertante. Dans Pas tout de suite Bouille, la petite grenouille adore « le gâteau de moustiques braisés », elle compare la toile d’araignée à « un manteau de fée »… des expressions et des détails que certains reprennent mot pour mot.
Pour stimuler la mémoire et susciter le répondant, les interrogations fusent. L’expression est libre mais guidée. « Elle est comment cette porte ? Décris-la-moi telle que tu l’as vue. » Les enfants en confiance font rire Rudy. Cette réécriture orale de l’histoire n’est pas sans poésie.
« Clairière », « ragaillardir », « baluchon », « la clé des champs » ou encore « éditeur  »… autant de mots que Rudy prend le temps de définir très précisément, l’occasion ludique d’en apprendre de nouveaux et surtout d’en inventer.

Et le livre ?
En fin de séance, les enfants écarquillent les yeux, car devinez qui entre en scène. Le « roi livre »… Aimantés, ils se regroupent en silence autour du précieux, et retrouvent le plaisir de la vue. Au fil des pages, ensemble, ils déroulent le même récit une troisième fois en détail. Quel plaisir de raconter en chœur, encore et encore, une histoire qu’ils ne connaissaient pas il y a une heure. De temps en temps apparaît une dissonance dans les comptes rendus : « Oui, explique Rudy, on peut entendre le même bruit et en dire deux choses différentes. »
Les jeunes lecteurs sont valorisés, la prise de parole encouragée, le dialogue facile, le débat parfois philosophique… Après l’écoute du Silence fait une fugue, imaginez par quels chemins Rudy les emmène pour qu’ils arrivent à conclure qu’« il n’y a pas de musique sans silence » ! Ou encore qu’« il est important de savoir s’ennuyer ». On ouvre les rideaux, ils repartent sous le soleil normand. « C’est comme révéler une image en photographie : en faisant varier la durée de l’atelier et son contenu, j’arrive à obtenir des enfants le meilleur d’eux-mêmes. “J’écoute dans le noir”, c’est croire sans voir ! », conclut Rudy.

Cet article a été écrit pour Parole, 1-2016, la revue francophone de l'Institut suisse Jeunesse et Média.

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