Blog

Comment se porte l’édition scientifique publique ?

Lors de ses 3es journées, les 3 et 4 avril 2012, le réseau Médici [Métiers de l’édition scientifique publique] a réuni à Caen 150 acteurs de l’édition publique pour réfléchir aux modèles économiques du secteur.

Quel est le modèle actuel ?

Le chiffre d’affaires de l’édition publique représente 3 % de celui de l’édition dans son ensemble. Le secteur scientifique et universitaire est très concentré, les barrières à l’entrée sont très importantes, mais… il n’appartient pas qu’au secteur public. La concurrence avec le secteur privé entre dans la problématique de son modèle.
La médiatrice de l’édition publique, Marianne Lévy-Rosenwald, distingue deux modèles économiques.
Un modèle classique qui vise à valoriser les travaux de recherche (reconnaissance par les pairs) et à les diffuser (financement en amont par les laboratoires de recherche, les collectivités territoriales, les associations).
Un nouveau modèle qui tend à rechercher l’équilibre entre la production (la valorisation) et la diffusion des travaux de recherche en trouvant des ressources externes et en ajustant la taille critique de la structure éditoriale.

Quelles sont les pistes pour appliquer ce nouveau modèle ?

Faire des livres en intégrant l’édition électronique –
Développer la convergence numérique (un même environnement technique pour les chercheurs et les éditeurs)
Définir précisément les formations et les métiers qui y sont associés (ingénieur du document structuré, ingénieur d’études en analyse de sources, secrétaire d’édition…)
Mettre en réseau les éditeurs universitaires et mutualiser leurs pratiques du numérique (Médici)

Donner à lire et être lu
Diffuser les revues en ligne (Persée, Cairn)
Favoriser le libre accès (Open Access) des contenus en ligne (Openedition.org : Freemium)
Développer des lieux de vente communs (Le comptoir des presses d'universités)
Mettre en place des labels pour orienter les lecteurs (Edition électronique scientifique durable, BSN7)

Établir de nouveaux liens avec le secteur privé
Coéditer
Partager l’expertise du secteur public en matière d'édition numérique

La fin des services de correction ?

« Les services de correction ont quasiment disparu des maisons d’édition. Même dans les collections les plus prestigieuses, il est aujourd’hui impossible d’ouvrir un livre sans rencontrer, au détour d’un paragraphe, une coquille ou une faute de grammaire. Et le pire est à venir. »

Morgan Bourven, « À qui la faute ? », Que choisir ?, n° 499, janvier 2012, p. 42.

« Dans la plupart des maisons d'édition, déplore Abeline Majorel, les correcteurs ont été remplacés par Pro-Lexis, le logiciel de correction orthographique, grammaticale et typographique qu’utilise massivement l’édition. Chez certains éditeurs, il n’y a plus d’intervention humaine. Et même quand il y en a encore, elle ne permet pas toujours d’éliminer toutes les erreurs. »

« #Bookcamp4 : L’économie de la correction », La Feuille, blog du Monde, 26 septembre 2011.

Le constat est paradoxal… puisque de plus en plus de correcteurs arrivent sur le marché. En témoignent :

– La rubrique Emploi de l’Asfored : Correcteur / lecteur-correcteur.
– Les différentes formations proposées par l’EMI : 330 h - correction et réécriture ; formation à distance – correction
 ; cours du soir – correction relecture.
– La formation au métier de correcteur du Centre d’écriture et de communication (CEC).
– La formation Les règles de base de la relecture et de la correction au Centre de formation et de perfectionnement des journalistes (CFPJ).

Si les services de correction disparaissent de certaines maisons d’édition, ce n’est pas que la correction elle-même soit systématiquement écartée du processus d’élaboration du livre, elle peut être alors externalisée, au même titre que la traduction, la composition ou l’illustration.

Paris est une fête

La collection Du monde entier de Gallimard propose cette année l’édition revue et augmentée de Paris est une fête d’Ernest Hemingway. Ce livre jamais achevé a été publié en 1964, trois ans après la mort de l’auteur. Comment et pourquoi publier un texte inachevé ? Claire Paulhan répond simplement à cette question : « Si l'auteur laisse derrière lui des inédits sans préciser sa volonté, on peut supposer qu'il souhaitait être publié, du moins lu. »

Ce qui est troublant avec la première publication de Paris est une fête en 1964, c’est que le texte ne correspondait pas à l’original… Seán Hemingway explique dans la nouvelle introduction : « le manuscrit subit d’importants amendements de la main des éditeurs, de Mary Hemingway et de Harry Brague de la maison Scribner. Quelques textes, au demeurant peu nombreux, que Hemingway avait prévu d’inclure dans l’ouvrage sont supprimés, tandis que sont ajoutés d’autres fragments qu’il avait certes destinés à cet ouvrage mais n’avait finalement pas retenus […] Semblablement, les éditeurs ont changé l’ordre de certains chapitres. » [p. 17]

 

 

 

Pourquoi l’éditeur a-t-il agi ainsi ? Est-ce de l’abus de pouvoir ? une participation à l’œuvre ? un choix esthétique ? l’occasion saisie d’être un peu l’auteur ? la pression des ayants droit ? Peu importe, le rôle de l’éditeur doit être beaucoup plus subtil et poétique.

En 2011, la collection Du monde entier nous donne à lire la version originale d'A Moveable Feast traduite en français.
Alors si vous avez la chance de ne pas avoir lu Paris est une fête, cela vient de sortir ! C’est une nouveauté, la nouveauté d’Hemingway, inédite mais couronnée d’un immense succès déjà.

L’histoire d’un écrivain à Paris dans les années 1920. Chaque « vignette parisienne » se termine dans un élan : « On dit que les germes de nos actions futures sont en nous, mais je crois que pour ceux qui plaisantent dans la vie, les germes sont enfouis dans un meilleur terreau, sous une couche plus épaisse d’engrais. » [p. 121]

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

Paris est une fête, édité et introduit par Seán Hemingway, avant-propos de Patrick Hemingway, traduit de l'anglais (États-Unis) par Marc Saporta et, pour l'avant-propos, l'introduction et les inédits, par Claude Demanuelli.

 

 


  

 

 

Souvenirs de la maison des mots

Les Éditions 13 bis ont publié en avril 2011 Souvenirs de la maison des mots, ouvrage d’un correcteur relecteur anonyme. Après Jean-Pierre Lacroux et Vanina, voici le nouveau témoignage d'un correcteur « de métier ».


Pierre Assouline intitule le compte rendu de ce livre « Névrose du correcteur », dans La république des livres… et propose :
« En attendant, les éditeurs reconnaissants et coopératifs pourraient retenir sa suggestion de signaler in fine le nom du correcteur de l’ouvrage. Non parmi les remerciements, rubrique souvent mal fréquentée, mais tout à la fin, aux côtés de l’imprimeur. L’idée ne manque pas de piquant venant d’un correcteur qui ne signe pas le livre que, pour une fois, il a vraiment écrit. »

 

 

 

 

Névrosé ? Non plutôt passionné de choses étranges :

« Quand ces règles [italique, appel de note, virgule, corps…] sont respectées, on sent à la vue d’un tel ordre un grand calme vous envahir, une grande satisfaction s’emparer de vous, et même parfois une certaine extase vous gagner, fût-ce brièvement. Évidemment ces règles sont parfaitement ridicules, seuls quelques spécialistes sont à même de remarquer qu’elles n’ont pas été bafouées dans un texte et d’apprécier leur parfait respect. » [p. 77]

Au service de nombreux éditeurs et d’auteurs plus ou moins connus, ce correcteur anonyme nous décrit à la virgule près ses sentiments professionnels et les qualités requises. Jouissif.

Orthotypographie par Jean-Pierre Lacroux

Jean-Pierre Lacroux (1947-2002) était dessinateur de presse, romancier, rédacteur et surtout – ce qui nous plaît ici – correcteur pour plusieurs encyclopédies. Avec son ouvrage Orthotypographie*, il élabore avec originalité un des outils essentiels du correcteur…

Encore un nouveau code typo ? Les codes typographiques sont déjà nombreux, et leurs règles souvent différentes… de plus, ils ne sont pas toujours réactualisés…

Mais Jean-Pierre Lacroux explique à ce sujet : « il est imprudent d’obéir à un seul maître et de privilégier les avis d’une grammaire, d’un dictionnaire ou d’un code typographique, d’autant que les grammairiens ne lisent guère les codes typographiques et que les typographes ne lisent guère les grammaires. » (p. 39) Bref voici le code typo d’un correcteur qui a pris des notes pendant toute sa carrière. Car selon lui, les correcteurs en ont besoin !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« La plupart des récriveurs, des correcteurs et des typographes ne sont ni plus paranoïaques ni plus obtus que la plupart des linguistes ; ils ne sont pas spécialement puristes, encore moins fixistes ou “normolâtres” : ils savent, eux aussi, que notre langue est vivante, qu’elle bouge encore, l’aïeule désinvolte, et se régénère ; qu’elle évolue, danse sur ses marges, gracieuse ou désolante ; qu’il est absurde de vouloir la pétrifier en l’état, de lui interdire des emprunts judicieux, des fantaisies passagères ou durables. Une caractéristique pourtant leur est propre : on leur demande de faire comme si de rien n’était, on les paye pour faire respecter la norme écrite. Faut-il s’étonner s’ils aiment qu’elle soit périodiquement précisée ? » (p. 50-51)

En confiant sa propre expérience, il décrit les compétences du correcteur et ce que l’on attend de lui aujourd’hui :

« Je prends mon exemple : pour plusieurs maisons d’édition, comme collaborateur extérieur, je m’occupe du texte, sous tous ses aspects, donc j’écris, je récris, j’indexe, je corrige (l’orthographe, la syntaxe, le style et l’orthotypographie). Encore une fois, je ne fais pas “tout ça” sur les mêmes textes : on peut associer réécriture et indexation (ou correction et contrôle typographique), mais il est très risqué de s’autocorriger… J’interviens sur papier ou sur écran, sur la copie et les épreuves, à l’encre rouge ou à l’aide d’un traitement de texte, d’un logiciel de mise en pages. L’ensemble de ces activités (écriture, réécriture, correction, contrôle typographique) est cohérent et il correspond à un “profil” (pour parler comme eux) recherché aujourd’hui par les éditeurs (qui, politique de groupe et profit obligent, ont viré imprudemment des salariés compétents). » (p. 285)


Il aborde même cette méchanceté nécessaire au correcteur…

« Avant tout “travail” (et les compétences qu’il implique), il y a la disposition d’esprit. L’attention n’est pas suffisante : le correcteur doit être persuadé que ce qu’on lui donne à lire est nul, merdique, bâclé, inepte… et farci de fautes ! C’est le seul moyen de les débusquer toutes (ou presque…).
Ce regard “méchant” explique pourquoi il est vain de vouloir corriger ses propres textes ou ceux sur lesquels on a travaillé sur un autre plan (contenu)… La correction implique un type de lecture assez particulier et plutôt antipathique qu’il faut se garder d’adopter en d’autres circonstances (si l’on peut… j’en connais qui souffrent de séquelles graves). Le mépris est efficace lors de toute correction, mais l’admiration est un des ingrédients du plaisir de lire (et c’est un sentiment qui aide à vivre…). » (p. 287)

Sont également publiés (dans la version en ligne) ses échanges sur le web. En voici un concernant les marges d’erreurs autorisées en correction :


VALÉRIE : J’ai entendu un correcteur me dire qu’il avait droit à 5 % d’erreur sur un texte.
– Hihi… c’est un malin…
VALÉRIE : Il me semble pourtant qu’atteindre les 5 % d’erreur est Inacceptable (dans l’imprimerie). Le 1 à 2 % étant la limite commerciale.
– Vous êtes bien généreuse… 1 %, c’est déjà beaucoup…
B. LOMBART : Parle-t-on de 1 % par rapport au nombre de signes ? C’est-à-dire 10 à 15 fautes par page A4 ?
– Non… évidemment… 1 % de fautes non détectées… (Le correcteur dont il était question tentait de faire admettre l’oubli de 5 fautes sur 100… Autant changer de métier…) (p. 288)

 

 

* Ce texte est à la fois publié aux éditions Quintette, mis intégralement en ligne en HTML et téléchargeable gratuitement en PDF sur Internet.

 

first previous 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 next last

Les derniers articles

Rechercher un article