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Paris est une fête

La collection Du monde entier de Gallimard propose cette année l’édition revue et augmentée de Paris est une fête d’Ernest Hemingway. Ce livre jamais achevé a été publié en 1964, trois ans après la mort de l’auteur. Comment et pourquoi publier un texte inachevé ? Claire Paulhan répond simplement à cette question : « Si l'auteur laisse derrière lui des inédits sans préciser sa volonté, on peut supposer qu'il souhaitait être publié, du moins lu. »

Ce qui est troublant avec la première publication de Paris est une fête en 1964, c’est que le texte ne correspondait pas à l’original… Seán Hemingway explique dans la nouvelle introduction : « le manuscrit subit d’importants amendements de la main des éditeurs, de Mary Hemingway et de Harry Brague de la maison Scribner. Quelques textes, au demeurant peu nombreux, que Hemingway avait prévu d’inclure dans l’ouvrage sont supprimés, tandis que sont ajoutés d’autres fragments qu’il avait certes destinés à cet ouvrage mais n’avait finalement pas retenus […] Semblablement, les éditeurs ont changé l’ordre de certains chapitres. » [p. 17]

 

 

 

Pourquoi l’éditeur a-t-il agi ainsi ? Est-ce de l’abus de pouvoir ? une participation à l’œuvre ? un choix esthétique ? l’occasion saisie d’être un peu l’auteur ? la pression des ayants droit ? Peu importe, le rôle de l’éditeur doit être beaucoup plus subtil et poétique.

En 2011, la collection Du monde entier nous donne à lire la version originale d'A Moveable Feast traduite en français.
Alors si vous avez la chance de ne pas avoir lu Paris est une fête, cela vient de sortir ! C’est une nouveauté, la nouveauté d’Hemingway, inédite mais couronnée d’un immense succès déjà.

L’histoire d’un écrivain à Paris dans les années 1920. Chaque « vignette parisienne » se termine dans un élan : « On dit que les germes de nos actions futures sont en nous, mais je crois que pour ceux qui plaisantent dans la vie, les germes sont enfouis dans un meilleur terreau, sous une couche plus épaisse d’engrais. » [p. 121]

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

Paris est une fête, édité et introduit par Seán Hemingway, avant-propos de Patrick Hemingway, traduit de l'anglais (États-Unis) par Marc Saporta et, pour l'avant-propos, l'introduction et les inédits, par Claude Demanuelli.

 

 


  

 

 

Souvenirs de la maison des mots

Les Éditions 13 bis ont publié en avril 2011 Souvenirs de la maison des mots, ouvrage d’un correcteur relecteur anonyme. Après Jean-Pierre Lacroux et Vanina, voici le nouveau témoignage d'un correcteur « de métier ».


Pierre Assouline intitule le compte rendu de ce livre « Névrose du correcteur », dans La république des livres… et propose :
« En attendant, les éditeurs reconnaissants et coopératifs pourraient retenir sa suggestion de signaler in fine le nom du correcteur de l’ouvrage. Non parmi les remerciements, rubrique souvent mal fréquentée, mais tout à la fin, aux côtés de l’imprimeur. L’idée ne manque pas de piquant venant d’un correcteur qui ne signe pas le livre que, pour une fois, il a vraiment écrit. »

 

 

 

 

Névrosé ? Non plutôt passionné de choses étranges :

« Quand ces règles [italique, appel de note, virgule, corps…] sont respectées, on sent à la vue d’un tel ordre un grand calme vous envahir, une grande satisfaction s’emparer de vous, et même parfois une certaine extase vous gagner, fût-ce brièvement. Évidemment ces règles sont parfaitement ridicules, seuls quelques spécialistes sont à même de remarquer qu’elles n’ont pas été bafouées dans un texte et d’apprécier leur parfait respect. » [p. 77]

Au service de nombreux éditeurs et d’auteurs plus ou moins connus, ce correcteur anonyme nous décrit à la virgule près ses sentiments professionnels et les qualités requises. Jouissif.

Orthotypographie par Jean-Pierre Lacroux

Jean-Pierre Lacroux (1947-2002) était dessinateur de presse, romancier, rédacteur et surtout – ce qui nous plaît ici – correcteur pour plusieurs encyclopédies. Avec son ouvrage Orthotypographie*, il élabore avec originalité un des outils essentiels du correcteur…

Encore un nouveau code typo ? Les codes typographiques sont déjà nombreux, et leurs règles souvent différentes… de plus, ils ne sont pas toujours réactualisés…

Mais Jean-Pierre Lacroux explique à ce sujet : « il est imprudent d’obéir à un seul maître et de privilégier les avis d’une grammaire, d’un dictionnaire ou d’un code typographique, d’autant que les grammairiens ne lisent guère les codes typographiques et que les typographes ne lisent guère les grammaires. » (p. 39) Bref voici le code typo d’un correcteur qui a pris des notes pendant toute sa carrière. Car selon lui, les correcteurs en ont besoin !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« La plupart des récriveurs, des correcteurs et des typographes ne sont ni plus paranoïaques ni plus obtus que la plupart des linguistes ; ils ne sont pas spécialement puristes, encore moins fixistes ou “normolâtres” : ils savent, eux aussi, que notre langue est vivante, qu’elle bouge encore, l’aïeule désinvolte, et se régénère ; qu’elle évolue, danse sur ses marges, gracieuse ou désolante ; qu’il est absurde de vouloir la pétrifier en l’état, de lui interdire des emprunts judicieux, des fantaisies passagères ou durables. Une caractéristique pourtant leur est propre : on leur demande de faire comme si de rien n’était, on les paye pour faire respecter la norme écrite. Faut-il s’étonner s’ils aiment qu’elle soit périodiquement précisée ? » (p. 50-51)

En confiant sa propre expérience, il décrit les compétences du correcteur et ce que l’on attend de lui aujourd’hui :

« Je prends mon exemple : pour plusieurs maisons d’édition, comme collaborateur extérieur, je m’occupe du texte, sous tous ses aspects, donc j’écris, je récris, j’indexe, je corrige (l’orthographe, la syntaxe, le style et l’orthotypographie). Encore une fois, je ne fais pas “tout ça” sur les mêmes textes : on peut associer réécriture et indexation (ou correction et contrôle typographique), mais il est très risqué de s’autocorriger… J’interviens sur papier ou sur écran, sur la copie et les épreuves, à l’encre rouge ou à l’aide d’un traitement de texte, d’un logiciel de mise en pages. L’ensemble de ces activités (écriture, réécriture, correction, contrôle typographique) est cohérent et il correspond à un “profil” (pour parler comme eux) recherché aujourd’hui par les éditeurs (qui, politique de groupe et profit obligent, ont viré imprudemment des salariés compétents). » (p. 285)


Il aborde même cette méchanceté nécessaire au correcteur…

« Avant tout “travail” (et les compétences qu’il implique), il y a la disposition d’esprit. L’attention n’est pas suffisante : le correcteur doit être persuadé que ce qu’on lui donne à lire est nul, merdique, bâclé, inepte… et farci de fautes ! C’est le seul moyen de les débusquer toutes (ou presque…).
Ce regard “méchant” explique pourquoi il est vain de vouloir corriger ses propres textes ou ceux sur lesquels on a travaillé sur un autre plan (contenu)… La correction implique un type de lecture assez particulier et plutôt antipathique qu’il faut se garder d’adopter en d’autres circonstances (si l’on peut… j’en connais qui souffrent de séquelles graves). Le mépris est efficace lors de toute correction, mais l’admiration est un des ingrédients du plaisir de lire (et c’est un sentiment qui aide à vivre…). » (p. 287)

Sont également publiés (dans la version en ligne) ses échanges sur le web. En voici un concernant les marges d’erreurs autorisées en correction :


VALÉRIE : J’ai entendu un correcteur me dire qu’il avait droit à 5 % d’erreur sur un texte.
– Hihi… c’est un malin…
VALÉRIE : Il me semble pourtant qu’atteindre les 5 % d’erreur est Inacceptable (dans l’imprimerie). Le 1 à 2 % étant la limite commerciale.
– Vous êtes bien généreuse… 1 %, c’est déjà beaucoup…
B. LOMBART : Parle-t-on de 1 % par rapport au nombre de signes ? C’est-à-dire 10 à 15 fautes par page A4 ?
– Non… évidemment… 1 % de fautes non détectées… (Le correcteur dont il était question tentait de faire admettre l’oubli de 5 fautes sur 100… Autant changer de métier…) (p. 288)

 

 

* Ce texte est à la fois publié aux éditions Quintette, mis intégralement en ligne en HTML et téléchargeable gratuitement en PDF sur Internet.

 

Éditions Claire Paulhan

Lors d'une nouvelle journée d'étude des Ateliers du livre, intitulée Le couple auteur / éditeur,  la BNF a invité historiens du livre et de la littérature, journalistes, écrivains et éditeurs – dont Claire Paulhan.

Claire Paulhan édite des écrivains morts, des seconds couteaux de l'entre-deux-guerres. Son grand-père, Jean Paulhan, a dirigé la NRF en 1925-1940, puis en 1953-1968 : un champ intellectuel dans lequel elle pioche avec passion. Elle est à la recherche de manuscrits originaux inédits, écrits avec style et esprit. 

A-t-on le droit d'éditer un écrivain mort ?

« Si l'auteur laisse derrière lui des inédits sans préciser sa volonté, on peut supposer qu'il souhaitait être publié, du moins lu. » Mais l'auteur a-t-il eu le temps de se voir mourir ?

Quelles sont les qualités particulières de l'éditeur pour publier un texte sans auteur vivant ?

* patient : ce travail de décryptage, de transcription est à la fois artisanal et technique.

* organisé : le travail d'édition critique pour établir le texte est dense.

* insensible : l'éditeur se doit d'être homogène, de ne pas se laisser influencer, de ne pas réécrire l'Histoire.

L'auteur est absent, néanmoins l'éditeur établit son texte, c'est-à-dire l'annote, le donne à lire, le rend lisible et compréhensible. « Il donne à lire une vie remarquable. »

Selon Claire Paulhan, la littérature autobiographique doit faire sa place dans le temps. Le pari est courageux, peu de maisons se consacrent au travail difficile et peu rentable du décryptage d'archives (sauf, selon elle, les collections des éditions Gallimard : La Pléiade, Blanche et Quarto). Pour respecter l'auteur et son texte, elle trouve la bonne distance, l'équilibre entre reproduction et annotations. Un avertissement en début d'ouvrage permet au lecteur de savoir où trouver le manuscrit original du journal intime ou de l'autobiographie.

« Attention désintéressée et intérêt attentionné », dit-elle.

35 ans de corrections sans mauvais traitements

Les éditions Acratie publient en juin 2011 35 ans de corrections sans mauvais traitements ou la vie professionnelle de Vanina, correctrice tour à tour dans la presse et l'édition, mais toujours syndiquée…

Ce récit autobiographique couvre 35 ans de textes à relire et publier, à travers l'évolution du métier de correcteur préparateur, des techniques, du vocabulaire (corrigeage, chameau, cassetin…), de l'industrie, des statuts et du Syndicat national de l'édition (SNE). Néanmoins, l'exigence restant la même, les anecdotes autour de la coquille sont intemporelles.

Voici la description et l'analyse du passage au travail à domicile des correcteurs :

« Au début des années 1980 […] entre autres raisons, le prix toujours plus élevé du mètre carré parisien incite à cette époque beaucoup d'éditeurs à supprimer leur service de relecture interne afin de réaliser des économies. Ils décident de payer désormais à la pige, et à un tarif bien sûr inférieur, la préparation de copie. Ils chassent donc de leurs murs les lecteurs-correcteurs ; et, confrontés à la menace du chômage, certains de ceux-ci acceptent d'être licenciés puis réembauchés avec la sous-qualification de correcteur à domicile. […] On le constate, les employeurs font preuve d'une imagination débordante afin d'arriver au moindre coût ! » [p. 52]

En présentant l'évolution de la convention collective de l'édition, elle précise celle des statuts du correcteur :

« Ainsi, la convention de l'édition opère-t-elle, à partir de leurs tâches respectives, une distinction entre le “lecteur-correcteur” et  le “correcteur à domicile” : le premier œuvre dans les locaux d'un éditeur, avec un statut et un coefficient de cadre ; le second, qui travaille donc chez lui, est rangé dans le collège employés et “bénéficie” d'une annexe spéciale. » [p. 14]

L'auteur décrit cet univers jusqu'au milieu des années 2000, période à partir de laquelle les travailleurs indépendants ou free-lances deviennent une alternative en édition, et en particulier en correction. Le statut d'auto-entrepreneur, dénoncé par le Syndicat des correcteurs, favorise l’émergence de ces profils depuis janvier 2009.

 

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